" En étrange pays dans mon pays lui-même.”
Aragon.
" Il faut jusqu'à un certain point ressembler aux gens
pour pouvoir les changer "
Marguerite Yourcenar
Quitter son pays natal ou sa région, son village, sa langue, sa culture, sa famille, son mode de vie. S'exiler hors de frontières pas seulement géographiques, épouser un(e) étranger(e). Endosser le statut d'étranger. Devenir étranger dans son pays natal ou dans son pays d'accueil, par amour, à cause de l'histoire ou pour autre chose... Quel est le prix psychique à payer pour réussir ce processus ? Quelles ressources psychiques exige-t-il ? Laisse-t-il des stigmates ? Quelles en sont les retombées psychiques? De quelle façon ce vécu imprègne-t-il la situation thérapeutique ?
Nous avons tous besoin d'un lieu premier même mythique pour pouvoir dire "moi je viens d'ici" pour un autochtone, un fils de migrant ou un exilé c'est le pays où il est né , le pays d'arrivée. Si ce peut-être un frein pour certains, c'est un moteur puissant pour d'autres. Il nous manque alors ces lieux dont on pense que notre vie dépend. Nous sommes tous structurer par l'exil ne serais-ce que l'exil de nos parents... ou celui de de notre enfance.Le racines sont souvent destinées a être abondonnées. C'est un lieu qu'il faut quitté pour grandir. Partir ce n'est pas tout. Après il faut se transformer. Le véritable enjeu du départ est le changement intérieur la mutation.
Celui qui part puise dans des ressources jusque-là souvent inconnues de lui-même. De fait avoir le courage de partir, c'est avoir celui de se regarder autrement,d'explorer ses identités plurielles.Aller à la découverte des différentes facettes de soi, c'est une façon de les reconnaitre et de leur rendre grâce (...) Tout ceux qui ont opté pour une rupture avouent n'avoir pas eu d'autre alternative: une exigence intérieure, un appel lancinant met soudain les starting-blocks. L'avenir, insaisissable, ne fait plus peur, il devient une direction sûre. L'homme joue alors le jeu de la création, en perpétuel renouvellement, il se donne naissance.Il se choisit digne et libre.
" Le véritable lieu de naissance est celui, où l’on a porté pour la première fois,
un coup d’œil intelligent sur soi-même "
Marguerite Yourcenar
Je propose à tous ceux qui ont connu le déplacement, le déracinement et l’exil, qu’il soit horizontal (géographique) ou vertical (intérieur), qu’ils soient originaires de France, du Maghreb ou d’ailleurs, un espace intermédiaire où ils auront la possibilité de s'exprimer en français ou en arabe . J’offre à tous ceux avec qui je partage la transplantation et l’expérience de l’exil un espace transitionnel de médiation, un espace de parole afin que le sujet (la personne) puisse accéder aux signifiants qui ont composé l’histoire de sa vie et puisse réaliser des mutations psychiques essentielles favorisant un changement sans reniement ni conflit ni culpabilité en accueillant chez soi, dans son site, dans son nouveau lieu de paix, la présence de l’étranger en lui, qu'il soit détesté, déprécié, aimé ou idéalisé.
Un “je” qui de soi-même advient plus familier qu’étranger, réconcilié avec les différentes parties de soi, de son identité, de ses racines... Il devient alors possible de se rencontrer sans s’affronter grâce à l’étayage contenant du thérapeute. Il devient aussi possible de se projeter dans l’avenir et d’agir afin que le développement et la réussite personnelle deviennent un repère identitaire.
Plus de 80% des personnes exilés ou issus de l’immigration interne ou externe, ont la capacité de vivre, de réussir et de se développer en dépit de l’adversité. Cette aptitude innée à surmonter les traumatismes est inscrite aussi bien dans leur propre histoire personnelle et familiale que dans l’histoire contemporaine.
" Remue ton destin ton destin remuera "
Ali
Beaucoup d’exilés ou d’enfants de migrants construisent leur destinée sur la revanche positive. Enfants de parents humiliés, ou pauvres, ils décident qu’ils ne le seront plus jamais. C’est l’ambition comme revers de la honte. Cette prédisposition à rebondir plus haut après les épreuves de la vie serait rendue possible grâce à la réflexion, à la parole, et l'encadrement d'une thérapie, d'une analyse.
L’importance de la langue maternelle pour le succès de la cure est indéniable . On ne peut pas se couper de la langue maternelle sans se couper de la source profonde de l’affect et on ne peut pas s’y cloîtrer non plus. L’une et l’autre langues sont nécessaires pour cheminer vers soi et retrouver la voie de l’harmonie et de l’éros. Mais il ne faut pas s'y enfermer non plus. Il en va de même pour les autochtones comme pour les personnes issues de l’immigration et les exilés ...
Héritier de la rupture qu’ont profondément vécu ses parents et reconnaissant la dette qu’il leur doit, l’individu peut développer sa capacité à analyser l’histoire de ses parents, le déplacement et à maîtriser les éléments qui le constituent comme sujet historique.Ce faisant, il pourra trouver un équilibre sans “déchirements” ni humiliation entre la loyauté à la tradition familiale et son intégration dans la région ou le pays dans lequel il aura à assumer ses responsabilités.
C’est également un travail de reconstruction de l’histoire, de réflexion sur soi, d’intégration entre l’identité "héritée et l’identité acquise.
"L'important n'est pas ce qu'on a fait de l'homme, mais ce qu'il a fait de ce qu'on a fait de lui" J.P.Sartre
DU DIVIN AU DIVAN
“ En chacun de nous, suivant des proportions variables,
il y a de l’homme d’hier...”
Emile Durkheim.
”Je ne suis pas du milieu de mes origines,
mais je ne suis pas du milieu où je suis maintenant”
C. Duval
"Celui qui se connaît lui-même et les autres reconnaîtra aussi ceci:
l'orient et l'occident ne peuvent être séparés"
Goêthe le divan occidental-oriental,1819.
Dans ma pratique, et cela fait partie de mon profil...je peux être aussi à l’écoute de la tradition du Maghreb : celle qui intégre les autres formes de thérapies ancestrales. À travers les paroles des patients, je peux être amené à entendre un langage traditionnellement adressé aux figures du sacré anonyme, au divin, aux saints. Mais c’est en me situant dans un autre registre que je peux les aider à décrypter les symptômes et analyser le transfert.(J. Bennani). Etre possédé par exemple c'est avoir la présence d'un autre à l'intérieur de soi.Et on ne peut pas considérer la maladie psychique chez des sujets se structurant autour et par le sacré, sans tenir compte de cette possession.
" Il faut bien que la sorcière s'en mèle"
Freud
Loin de constituer une fuite dans l’imaginaire, la possession en tant que code religieux et culturel offre à une certaine catégorie de patients migrants ou issus de l’immigration la possibilité d’articuler et d’exprimer des problématiques psychologiques. Pour les ethnopsychologues La rencontre avec le djinn est la conséquence directe du déclenchement de troubles affectifs psychiques et somatiques. Le djinn en tant que signifiant culturel rend possible l’articulation de problématiques individuelles fort diversifiées. Ce recours à un matériau culturel pour s’exprimer n’évacue pas l’aspect psychologique de cette opération. La possession en tant que référence culturelle peut exprimer toutes les pathologies recensées en psychopathologie. Le désordre mental reste l’émanation la plus probable et la plus logique suite au contact volontaire ou involontaire avec le sacré anonyme.
«Le diable n'est pas autre chose que l'incarnation des pulsions anales érotiques refoulées.»
[ Sigmund Freud ]
Le discours étiologique maghrébin, africain, comorien, etc... relatif aux désordres psychiques privilégie des figures psychopathologiques renvoyant à la possession et à l’ensorcellement. La possession est l’oeuvre d’esprits pathogènes extérieurs à l’individu : les djinns. Quant à l’ensorcellement, il est du aux agissements néfastes d’individus animés par des intentions mauvaises.
D’emblée, on peut avancer l’idée selon laquelle l’adhésion au cadre de référence des diverses formes de thérapies est un préalable indispensable(...).
Le patient comme son thérapeute doivent avoir comme référent la même logique culturelle et les mêmes symboles constitutifs de la réalité .
Cette participation est déjà en elle-même thérapeutique. Une conclusion très simple s’impose : la maladie et la culture sont intimement liées.On ne peut pas aider un patient et encore moins le soigner si l’on ignore la signification de ses troubles.
Comment un médecin ne connaissant pas ou peu la culture du maghreb peut-il répondre à des demandes thérapeutiques s’il n’a qu’une vague idée du parcours traditionnel de guérison ?
Pour bien analyser l' influence de la tradition thérapeutique, "il aurait fallut interpréter celle-ci comme un effet de langage et non comme un effet ethnique.
Nous avons vu que c’est à partir du moment ou l’on reconnait dans le discours magico-religieux du patient le signe d’un autre discours que l’on peut réussir à dépasser la frontière stérile du magico-religieux et du rationnel et de déplacer les conflits en vue de faire retrouver au sujet une capacité de liberté par rapport à sa propre parole."J.Bennani
Les thérapies traditionnelles sont des pratiques encore vivantes à travers des rites symboliques, des codes religieux et culturels. Dans plus de 99% des cas dits de possession, les problèmes sont de nature psychologique.
Les cas réels de possession sont très rares, mais les gens pensent parfois que l'exorcisme, le désenvoûtement, la “roqya" sont la solution à tous leurs problèmes. Ils ne cherchent pas toujours à les comprendre et veulent un soulagement rapide. Mais ces rituels, s'il sont utilisés à tort, peuvent contribuer à enfoncer les gens dans leurs problèmes psychologiques.
Depuis que la psychanalyse existe, on sait, toutes religions confondues que l'esprit invisible quelque soit le nom qu'on lui donne n'est plus à l'origine des troubles psychiques qui peuvent affecter l'homme. Pour le "psy", les désordres psychiques ou les troubles du comportement expriment des symptômes et une souffrance qui ont un sens, une vérité qu’il faut savoir déchiffrer et restituer au patient afin de le soulager et de le soigner.
Mais pour que ces paroles soient opérantes, il ne s’agit pas de les comprendre, mais de les entendre, de les écouter dans la relation transféro-contretransférentielle, c’est-à-dire de s’impliquer avec le patient, sans se confondre ni rejeter ce qui émerge de cette rencontre.
Si le patient nous adresse une demande comme s’il l’adressait à un thérapeute traditionnel, il ne s’agit ni de devenir ce thérapeute ni de refuser de l'écouter. Que cela puisse servir d’éléments associatifs parmi d’autres (...)
La thérapie consiste alors à domestiquer cet invisible, c'est-à-dire à permettre au sujet de se l'approprier subjectivement : il s'agit pour le patient de décoder ses symptômes et d'apprendre à composer avec eux de manière différente. Le sujet se réapproprie alors autrement son corps.
Le décodage des données culturelles n’est pas une fin en soi; celles-ci doivent être prises en compte à travers la manière dont l’individu les exploite pour construire une identité qui lui appartienne en propre.
“On retrouve certes la magie dans la société moderne, le psychanalyste découvre ses rapports avec l’inconscient et à ce titre - mais à ce titre seulement- se produisent, dans sa pratique, des effets analogues à ceux observés dans la magie. Mais si le psychanalyste intégrant les manifestations de la magie au sein du langage, les traduit dans une rationnalité comme le scientifique il s’inscrit dans la tradition d’une perspective critique et introduit dans un autre type de discours que celui du scientifique, une rupture entre le champs de la croyance magique et celui de la raison.”J.Bennani 1993
"Des symptômes, quand vous croyez en reconnaître, ne vous semblent irrationnels que parce que vous les prenez isolés, et que vous voulez les interpréter directement.
Voyez les hiéroglyphes égyptiens : tant qu’on a cherché quel était le sens direct des vautours, des poulets, des bonshommes debout, assis, ou s’agitant, l’écriture est demeurée indéchiffrable. C’est qu’à lui tout seul le petit signe « vautour » ne veut rien dire ; il ne trouve sa valeur signifiante que pris dans l’ensemble du système auquel il appartient. Lacan
"la relation psychanalytique est fondée sur l'amour de la vérité, c'est-à-dire la reconnaissance de la réalité."
PSYCHANALYSE DE L'INVISIBLE, DE L'INTIME, DE L'IN-CONSCIENT
"La pathologie de la dépendance est une pathologie de la relation"
A.Memmi
"T'es comme la drogue toi, tu crées une dépendance et je suis en manque. J'ai des palpitations et des sueurs froides"
“Je te dis que l’homme n’a pas de souci plus torturant que de trouver au plus tôt celui à qui remettre ce don de la liberté avec quoi cette merveilleuse créature vient au monde. “
Dostoïevski
Aujourd’hui, nous retrouvons la possession, l’ensorcellement, la dépendance et l’emprise qui caractérisent un état où la totalité de l’être est engagée. Mais ces manifestations pathologiques ont changé de visage et investi d”autres domaines.
Pour certains, c’est la drogue, les addictions sous toutes leurs formes, l’amour passionnel...une relation affective toxique, des relations familiales ou parentales pathologiques, les maladies, l’entrée dans les mouvements idéologiques ou religieux sectaires voire racistes.
Pour d’autres personnes, ces pathologies peuvent se produire parfois comme moyen d’expression d’un désarroi psychologique, d’une rupture, d’un déplacement, d’une acculturation, d’un problème familial, d’une crise identitaire , par les difficultés à se libérer du passé, à faire le deuil de quelqu'un, par une culpabilité morale et surtout par la transgression ou le manquement à l’un des principes de vie qui ont pu nous être inculqués ou que l’on s’est forgé. La question de la possession ou de la dépendance, peut se manifester par la présence obsédante d'un ancêtre, d’un individu connu, intime même, d’un pays, dune dépression ou d’autre chose encore... qui hante l'imagination, la conscience, qui possède la personne au point de perturber son sommeil ou de lui faire perdre le goût de vivre : il peut être habité , rattrapé par une généalogie, une histoire familiale subie comme un destin et sur laquelle il n'aurait aucune prise.Sortir de cet état exige d'en passer par un autre tout aussi puissant que celui qui à été à l'origine de la maladie: celui du transfert dans le cadre d'une thérapie.
Les expressions liées à la possession, les patients en parlent tous les jours pour évoquer leur mère, leur père, une soeur, un frère, une femme ,un homme, bref tous ces visages dont il s'agit de se séparer, de se libérer, ne serait-ce que pour prendre de la distance, pouvoir respirer et être enfin soi-même tout en gardant parfois quelques attaches à condition que la corde soit facile à couper en cas de nécessité vitale C'est pourquoi je propose de considérer l'acte thérapeutique analytique comme une sorte de rituel de dépossession réussi, à condition que le psychanalyste soit conscient que le transfert est une emprise nécessaire mais de courte durée...seulement un moyen de se défaire de la «possession» initiale et donc de toutes les possessions.
L’espace thérapeutique est un lieu où la personne peut retrouver sa liberté, sa joie de vivre et sa santé en acceptant de se livrer pour se délivrer, en acceptant d’être, pendant le temps d’une thérapie, dans une certaine dépendance “transférentielle” par rapport au thérapeute. La détermination et l’engagement sincère du patient sont déterminants quant à la réussite du processus thérapeutique.
Symptômes et maladies se révèlent alors comme autant de possessions et d’ensorcellements subis par le patient. Les psychiatres sont mal préparés pour accueillir et être vraiment à l’écoute de ces patients “différents”, “pas comme les autres”. "On peut porter un symptôme et porter un talent"
Les médecins et certains psychiatres tentent en général de maîtriser cette différence riche en potentiel par la chimiothérapie.Les médicaments.
Cependant, dans le cadre de certaines maladies, donner des médicaments n'est pas, comme on pourrait le penser, défavorable à la psychothérapie...Bien que cette solution devienne dans certains cas souvent une nouvelle dépendance ...
Pourtant, il existe d’autres techniques très efficaces, moins coûteuses et surtout moins nocives sur le plan de l’équilibre et du bien-être psychique.
La psychothérapie ou la psychanalyse, pourvu qu’elle soit pratiquée par un thérapeute averti devient un rituel permettant à tous ces patients, quelle que soit leur culture, de découvrir leurs ressourses vitales, leur énergie créative et d’en prendre possession pour leur propre épanouissement, pour leur bonheur. Ce qu’il y a de plus remarquable dans la démarche de la psychanalyse, c’est qu’elle restitue au patient son humanité et entend lui conférer autonomie et liberté dans sa vie, quel que soit son conditionnement religieux, culturel et social.